J’avais
quinze ou seize ans aux abords du casino, la Rolls était
blanche et la fille, brune, nerveuse, à la limite du
supportable. Une caricature de diva excédée qui
cherchait à ébrécher sa flûte de champagne
entre ses dents.
L’orchestre
jouait, mal, pour de frêles couples qui ne se décidaient
pas à quitter la piste de ciment. Quatre heures du matin
peut-être. J’étais là. Le jour s’annonçait
par des frissonnements dans les branches des chênes noirs du
parc.
Ma
mère quittait le service à cinq heures. Elle prendrait
son vélo et je suivrais en trottinant la silhouette
éblouissante de sa blouse blanche. En attendant je me
faufilais le long des balustrades, m’approchant très près
des tables sans être vu. La fille brune fumait cigarette sur
cigarette.
- Tu
ne te rends pas compte Raphaël, je vais en devenir folle.
Près
d’elle, l’homme en smoking blanc, pâle et totalement absent, se
taisait.
-
Qu’est-ce que je pourrais donc faire pour t’atteindre ?
Là,
il a répondu, un mot, juste un mot, le mot juste : rien.
Rien
ne l’atteignait. Même moi, avec mes petits seize ans, au
premier coup d’oeil, j’avais compris cela. Cet homme était
ailleurs. Ce pouvait être un acteur, un écrivain, un
milliardaire désoeuvré ou je ne sais quoi encore. Je ne
cherchais pas, je n’ai jamais cherché à savoir. A un
moment, j’ai su, voilà tout.
Quand
la fille a glissé sa main sous la table, l’a posée sur
les cuisses de l’homme j’avais déjà deviné toute
la violence, toute la frénésie qui liait ces deux
êtres. C’était justement cela qui fixerait en moi toute
ma vie le souvenir de Raphaël.
Il a
reculé sa chaise, guidé la tête de la fille vers
son ventre. Depuis dix ans que je traînais dans les allées
du casino j’en avais vu assez pour comprendre ce qui se passait là,
dans l’ombre, à trois mètres d’un autre couple qui
commandait de nouveau du champagne. Une comtesse, peut-être
authentique, m’avait de surcroît initié, une nuit
d’orage.
Ma
vie, déjà, paraissait marquée du sceau de
Raphaël. Comme lui, j’avais laissé une femme blême
et tremblante ouvrir sur moi des lèvres très exactement
peintes, vernies, d’un rouge douloureux. Je reconnaissais donc les
mouvements précipités de la nuque, sa vulnérabilité,
sa splendeur aussi. Cette femme, comme ma pseudo-comtesse,
vieillissante, elle, devait savoir qu’il ne lui restait plus que
l’extrême humilité. Son dos ployait davantage à
cet acharnement que l’homme lui abandonnait, sans plaisir, mais sans
mépris. A une moment, certainement elle a dû songer à
l’irrémédiable mutilation, à ce rédhibitoire
qui est celui du suicide. C’est une tentation que j’imagine
facilement.
La
pluie, soudaine, oblique, a balayé la plupart des attardés.
Les serveurs ne débarrassaient même plus les tables.
L’orchestre, pourtant, continuait…
Pourquoi
avais-je particulièrement remarqué Raphaël dans
cette faune banalement extravagante qui hantait encore les casinos
balnéaires en ce temps-là ? La Rolls blanche et la
fille hystérique n’y sont pour rien. Des années à
hanter le parc et les couloirs de l’hôtel du Casino avaient
fini par brouiller toutes les images dans ma mémoire.
A
seize ans je vivais encore dans la grand Mirage du Casino. J’en
connaissais toutes les loges d’artistes, les coulisses, et j’étais
imprégné de l’odeur poussiéreuse, à nulle
autre pareille, de la scène du théâtre. Mais je
m’enivrais aussi de cette autre odeur, acre, celle-là, chaude
et piquante, mêlée à des relents de colle de la
salle de projection. Et je ne cessais d’effleurer les tapis verts et
les boules de baccara. La seule interdiction portait sur la roulette
qu’on enveloppait d’un perfide mystère. Etait-elle truquée ?
Quelle magie présidait à son hasard ?
Le
Casino était mon Royaume infini, secret, indérobable.
Mina,
ma mère, travaillait à l’hôtel le jour,
camériste, chambrière, dame de compagnie, je n’ai
jamais su, et je ne le saurais jamais : Mina n’est plus,
emportée dans la vieilesse par une syphilis ancienne resurgie
on ne sait pourquoi. Le soir, dans un allée périphérique
du parc elle était dame pipi, et à l’occasion faisait
office d’ouvreuse au cinéma du Casino.
Cet
été-là je devais revoir Raphaël assez
souvent : concours d’élégance, défilé
de voitures, concours de danse, l’Amirale remettait elle-même
les trophées, mondains, dérisoires et indispensables.
Chaque
soir, ou presque, Raphaël était là, à la
même table. La fille brune parfois pleurait. Sa révolte
s’émoussa.
Quelques
années plus tard la table de Raphaël est devenue la
mienne. Mes compagnes quelquefois furent brunes et nerveuses. Je
jouais à une indifférence pour laquelle je n’étais
pas fait. Je commandais trop de champagne pour m’y aider et je
finissais par être assez ivre pour me donner l’illusion.
Je
n’ai pu fréquenter tous les casinos dans l’espoir d’y
rencontrer Raphaël. Je n’aimais que celui-ci où j’avais
mes entrées ; on n’y avait pas oublié ma mère
et j’espérais que Raphaël y reviendrait. Peut-être
à la manière du malfaiteur revenant sur les lieux de
son forfait. Mais Raphaël n’avait commis qu’un délit
mineur dont il n’avait probablement pas conscience. Pouvait-il savoir
qu’il m’avait dérobé mon adolescence ?
Les
souvenirs parfois n’ont pas d’avenir. Ils restent là, à
l’abri des mémoires qui quelquefois s’effondrent comme des
châteaux de cartes.
Alors
j’ai voulu un destin pour Raphaël…
Je revenais du Liban. J’y
avais débarqué au moment précis où
l’Ambassade des Etats-Unis avait subi un attentat. A l’aéroport, dès
l’atterrissage de l’avion, la piste s’était éteinte. Une
vieille Plymouth dont les amortisseurs étaient foutus
m’attendait. Tous les cent mètres la voiture devait
s’arrêter. Là, se dressait une guitoune constituée
de sacs de sable. Un militaire se penchait et le canon de sa
mitraillette était juste à la hauteur de mon front.
En
cette année 1983, à mon retour en France j’étais
seul comme un chien dans un petit appartement du côté du
Jardin public, c’est là que j’ai écrit l’histoire
de Raphaël…
Vingt
ans après le casino je retrouvai Raphaël à
Beyrouth.
C’était
en avril 1983.
Maintenant
il se retourne, se penche à la balustrade. Nous voyons ses
épaules fléchir. Alors cela prend un sens ses yeux si
brillants…
-
Vous voyez bien, vous êtes malade…
Il
faudra longtemps à Noria pour se décider à
bouger.
-
Rachel, Rachel, appelle t-elle, aidez monsieur…
Il
nous fait face à nouveau. Je vois son sourire, son foutu
sourire. D’un ton négligent, une main sur le bras de Rachel :
-
Mais non,… Ce n’est pas ce que vous croyez…
Noria
fait un pas vers lui, le frôle.
- Il
nous faudra attendre, dit-elle, il sera un peu en retard, avec tout
ce qui se passe ici…
Raphaël demande sans affectation un whisky. Rachel jette les glaçons
un peu vite dans les verres.
-
Ça vous arrive souvent ?
Comment
appeler cela ? Malaise ? Défaillance ?
Noria
ne semble savoir qu’effleurer les êtres. Elle est sur le point
de se saisir de la main de Raphaël, se ravise mais l’encercle.
Elle me paraît s’enrouler autour de lui.
Là-bas
le Grand Christ blanc tend le bras vers la mer.
- Il
n’est pas question que vous alliez à Byblos aujourd’hui,
murmure Noria.
Elle
se penche entre les phrases, cherche la jointure, l’endroit du
silence qui épaissit le trait :
-
Dites-moi Raphaël, êtes-vous vraiment par ici par hasard ?
La
nuit devient bientôt si mauve que Rachel allume des lampes à
hauteur des yeux.
Puis,
d’abord tâtonnantes, nous parviennent des notes éparpillées
d’un concerto que je ne reconnais pas.
Et
bientôt le même silence revient. Le mauve vire au noir.
Noria
se souvient de cette rencontre :
-
Vous souvenez-vous de ce ridicule costume de représentant de
commerce qu’il portait ?
Je me
souviens, je me souviens…
Les
yeux baissés il ne souriait même pas. La mer n’était
plus qu’un vide noir, qu’un souffle rauque.
C’est
comme un vertige lucide, une sorte de fièvre froide qui
s’empare de moi…
Vingt
ans avaient passé. Comment ? à quoi ai-je reconnu
dans cet être si pâlot le mythe de mon enfance ? Il
mélangeait tout. Les époques et les langues. Et quand
Noria quitte la terrasse en entraînant Sarah, Raphaël
s’approche de moi:
- Je
vais avoir besoin de vous.
C’est
la seule phrase qu’il m’ait jamais dite. J’allais lui avouer ma
curiosité : comment se peut-il que vous ayez si peu
changé ?
J’avais
envie de tout savoir du chemin parcouru entre le casino et cette
terrasse de Beyrouth.
Mais
le Grand Christ blanc, dans la nuit, pointait son doigt vers Raphaël.
Je me
suis approché sans crainte pourtant du corps recroquevillé
sur les dalles. Je savais que la mort venait de frapper sans détours.
Et ce que j’ai vu alors m’a prouvé que j’avais vu juste : que
Raphaël n’était pas l’homme ordinaire que j’aurais pu me
laisser aller à croire en le voyant si dérisoire sur
cette terrasse dans son misérable costume moutarde.
En
quelques secondes j’ai vu toute la vieillesse du monde déferler
à mes pieds.
En quelques secondes Raphaël est devenu un
très vieux vieillard, perclus d’arthrite, d’arthrose, de tous
ces je ne sais quoi qui sur le tard de l’homme le dessèche, le
déforme, et semble prendre un infini plaisir à le
torturer.
J’ai
vu, là, sous la lampe bleue, se flétrir ce corps comme
une poupée de celluloïd que l’on jette au feu.
Je ne
saurais pas davantage pourquoi, ni comment m’est venue cette idée.
Tout ce que je puis dire c’est qu’elle s’est emparé de moi.
Après
un coup d’oeil alentour, assuré que j’étais seul et vu
de personne j’ai soulevé cette pauvre chose qui ne pesait plus
guère qu’un fauteuil d’osier et l’ai précipitée
à la mer.
C’était
en somme que m’était dévolu, une aide à la mort.
Je l’ai fait. De ne pas l’avoir fait n’aurait rien changé :
on se serait étonné et j’aurais dû inventer une
histoire compliquée. Alors qu’il suffisait de dire à
Noria que Raphaël était parti, tout simplement.
-
Vous le connaissiez donc ? demanda Noria, il m’a semblé en
effet sentir une vieille complicité entre vous…
L’histoire
du casino s’imposait. C’était la seule du reste dont je
disposais et qui pouvait laisser croire que c’était là
le début d’une très ancienne amitié.
-
Mais il paraît si jeune encore ! fit remarquer Noria, comment le
petit garçon que vous étiez a t-il pu rattraper et
dépasser un homme de vingt ans son aîné ?
-
Chut…
