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DEB | Jean Eustache : portraits

Concernant Jean Eustache, ceci que j’ai trouvé sur le site de Jean-Luc Bitton


Jean-Luc BITTON :

 

J’ai déjà évoqué ici l’admiration du cinéaste Jean Eustache pour Jacques Rigaut. Dans son film mythique La maman et la putain Eustache rend un hommage à J.R. dans une scène où Jean-Pierre Léaud mentionne “la secte d’hérétiques dont parle Borges, je crois, et dont la qualité essentielle est dans l’ennui. Pas dans la foi, l’enthousiasme : dans l’ennui, le nul“. Léaud sort ensuite une feuille manuscrite de sa poche en disant “d’ailleurs j’ai fait mon autoportrait“. Les phrases qu’on peut voir sur cette page sont celles du texte de J.R., le “passeport idéal” : “Cheveux….cheveux, front…front, etc.” (Merci à Greg qui m’avait signalé cet hommage pour initiés.)
L’écrivain Jean-Jacques Schuhl, ami du cinéaste, dans le journal Libération du 6 septembre 2005, faisait le lien entre le suicide d’Eustache et celui de J.R. : “”…dans le coeur comme Jacques Rigaut...”
A l’occasion de la rétrospective des films d’Eustache à Beaubourg, Schuhl cite à nouveau Rigaut (merci à Jefferson Selve qui m’a envoyé l’info), dans un bel article publié dans le Libération du 13 décembre 2006. Je me dis que je devrais rencontrer l’auteur d’”Ingrid Caven“…


 

JEAN EUSTACHE AIMAIT LE RIEN

Par Jean-Jacques SCHULH

 

 

Tu as bien connu Eustache, tu devrais écrire sur lui !

 

 

 

Celle-là, je l’ai pas mal entendue. Qu’est-ce que ça veut dire ? Les meilleurs nous restent opaques… On apprend après des choses : à 20 ans, il récitait ivre mort des poèmes dans des bars, il se promenait avec un flingue à Pigalle où il se faisait appeler Robert et allait guincher au musette…
Une suite de reflets…
On n’en sait pas plus après dix ans, vingt ans… On se trompe toujours…
Il rêvait d’un penthouse sur la Cinquième Avenue, il était royaliste, à la fin il croyait à l’au-delà, il avait acheté à Genet un scénario, titre : La plus belle ville du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et il lui avait filé un chèque sans provision !
Je le revois, c’est comme si c’était hier, il est là, il arrive, son pas chaloupé, la Gauloise bleue au coin des lèvres, mains dans les poches, il aimait bien Gabin, Jean, Gueule d’amour . Son Burberry… Il aimait bien Bogey aussi… et sa Gauloise bleue qu’il allume en plissant les yeux, bleus.
«J’file à Narbonne demain… T’sais… Ils s’apprêtent à détruire le café… Faut que j’tourne vite avant que..
Il avait gardé un peu l’accent de là-bas. […] J’ai peine à imaginer deux personnes aussi passives et capables de ne rien faire si longtemps, strictement rien, une longue torpeur dans les bars, que Jean Eustache et moi, du moins en Occident. Non ! C’est pas juste : il jouait, au baccara, beaucoup !
Et puis les filles… beaucoup… de tout : des belles, des moches, des travelos du Bois… N’importe… En rentrant fauché du baccara… Et il a fini par faire un ou deux films.
Moi, très longtemps, j’ai continué à ne rien faire. Là-dessus, c’était quand même moi le plus fort, qui ai tenu le plus longtemps. C’est ce qu’il appréciait en moi, je crois, cet aspect ascétique, plus nul que lui. Et puis j’ai cédé à mon tour : il a bien fallu que je commence à vaguement m’y mettre moi aussi… Il n’était plus là, quelques autres non plus, j’étais un peu seul alors à ne rien faire, c’est difficile, je ne suis pas un héros quand même ! Je n’avais plus personne avec qui ne rien dire, ou alors parler pour ne rien dire ! Alors autant un peu travailler, comme les autres.
De toute façon il aimait le rien, le nul, le beaucoup de bruit et puis rien, les foirades, quoi ! Ça devait bien finir comme ça : une annulation. Et bien sûr j’étais complice un ou deux autres, aussi. On voulait lancer un mouvement, nous si immobiles ! Le nullisme ! Il était allé raconter ça au Nouvel Observateur au Festival de Cannes le nul, le nullisme… n’être rien ! quand il a présenté la Maman et la Putain. Au fait, j’y pense : j’y suis dans la Maman et la Putain l’ami d’Alexandre, Charles, aucun doute, c’est moi ! Il fait des trucs de potache, de carabin, débiles, décadents… Non, même pas, juste un simulacre, une velléité : il vole un fauteuil chromé de paralytique dans une cage d’escalier et l’amène chez lui où il y a sur une table un bras artificiel dans la main duquel Charles a placé une rose or terni en plastique… Oh ! So kitsch ! So camp ! So chic !… L’espèce de morbide décadent que j’étais à l’époque… Et Alexandre et Charles reprennent mot pour mot les conversations idiotes à n’en plus finir que j’avais avec Jean : vaut-il mieux manger chaud et boire froid ou manger tiède et boire chaud ou dur et froid ou tout mou… ? Ils finissent après très longtemps par trouver la conclusion : il faut manger mou et boire tiède !
Je revois le sourire éclatant sous les flashs à Cannes au palais, Jeanne d’Arc-Ingrid Bergman remettant le trophée à Jean de France, l’ajusteur électricien… Car s’il se voyait en cloche, nul, ruiné… il aurait, je pense, aimé être cloche nulle ruinée dans un palace «Au Carlyle, t’sais ! Sur Madison Av… Le Russian Tea Room t’sais ! »
Ce n’était pas un caractère… fuyant… pas net… lâche… recherchant l’inconsistance… c’est pas facile… Etait-il même cinéaste ? ! Je n’ose qu’à peine écrire ce mot, il ne lui convient pas. Il me fait sourire, si chargé d’importance, de prestige prométhéen… Il a fait des films, oui… mais… Je lui avais suggéré : «Tu devrais avoir une boutique avec sur la plaque : “Jean Eustache, cinéaste pour Noces et Banquets”»
Alors là maintenant… quoi faire ? De la pointe mal taillée du crayon ébaucher quelques phrases qui tracent le contour d’une forme plutôt vide, presque une ombre blanche… A quoi ça avance, les souvenirs, la vie… tout ça ? ! Face à son cinéma si neutre, si blanc, toute anecdote semble un effet de mauvais goût, un rien devient haut en couleurs, pittoresque. Ses films si discrets en un sens appellent le retrait. Ou bien alors, comme il l’a fait, laisser parler les autres ?

 

(Note de DEB : de Jim Jarmusch à Schuhl.) :

Cher Jean-Jacques, Voici quelques raisons pour lesquelles j’ai dédié mon film Broken Flowers à Jean Eustache : Ici, dans ma maison située au milieu d’une épaisse forêt des montagnes des Catskill, il y a la petite pièce où j’écris, et dans cette pièce se trouve une vieille table en bois dont on m’a dit qu’elle a été fabriquée il y a plus d’un siècle comme table de travail d’un cartographe, et c’est là-dessus que j’ai assemblé chacun de mes scripts ( Dead Man , Ghost Dog et plus récemment Broken Flowers ). Au mur sont épinglées des coupures de journaux (nécrologies de William Burroughs, Fela Kuti, et Jean Rouch) et quelques petites photographies (Joe Louis, Robert Mitchum, Geronimo, et Buster Keaton). Mais la seule qui est encadrée, c’est une photo de Jean Eustache sur le tournage de la Maman et la Putain que j’ai découpée dans l’article nécrologique du New York Times remontant à l’automne de 1981. Elle est accrochée tout près du coin où je travaille. Cette photo jaunie est la raison immédiate qui m’a fait dédier mon film à Jean Eustache. Le script a été écrit très vite en deux semaines et demie, et Jean Eustache semblait, alors plus que jamais, être présent, veillant sur moi pendant que je griffonnais tout le long des nuits (j’écris à la main dans des carnets à dessins et, cette fois, la première chose que j’ai écrite a été : «Pour Jean Eustache») […]. Pendant que je t’écris ce fax, je suis à nouveau dans ma petite pièce dans les Catskill, et là, tout près de moi sur le mur, il y a cette image d’Eustache accroupi juste à côté d’un tourne-disque aujourd’hui démodé, la cigarette dans une main tandis qu’il fait doucement un geste de l’autre, son visage en partie caché par des lunettes noires et de fins cheveux longs, toute son énergie absorbée par le beau film compliqué quR